Annelys

  J’attends Annelys au pied de la tour en pierre de lune.

  Le soleil est en train de disparaître derrière l’horizon. Dans les lueurs du couchant, je distingue une sirène en suspension dans les airs, elle est presque invisible. Je m’aperçois que ce n’est pas véritablement une sirène, mais une peinture représentant la créature ; une toile fantôme.

  La femme au corps semi humain a de longs cheveux aux couleurs du crépuscule ; elle se tient à moitié redressée sur le rivage en s’appuyant sur ses bras.

  La toile disparaît soudainement, et la silhouette d’Annelys se découpe sur l’horizon embrasé.   

  Elle vient vers moi.

 

  Comme le Mont Fuji dans l’un des rêves de Kurosawa, elle est parée de rouge : une robe courte, des cuissardes, une paire de gants et un chapeau d’où semble s’échapper sa chevelure rousse. La peau de son visage est pareille aux neiges du Mont Fuji.

  Elle me prend par la main, nous entrons dans la tour et montons dans un ascenseur de coton qui nous amène en silence au sommet.

 

  Là-haut, Annelys et moi débouchons sur la grand place du Village Juste Sous La Lune.

  Au centre de la place toute pavée se dresse un chêne millénaire, et tout autour, de jolies maisons en pierre, des commerces, des cafés pleins de monde.

  Annelys m’entraîne dans une rue pavée qui descend en pente douce.

  Nous entrons dans la boutique d’un aiguiseur de couteaux. Sur la vitrine, une affiche indique que la célèbre Annelys Nyx donnera en ce lieu une séance de dédicaces le soir du premier quartier de Lune, soit cette nuit.

  Beaucoup de gens sont là et sont heureux de voir arriver Annelys.

  Elle choisit un des couteaux que lui présente le propriétaire des lieux et va s’asseoir derrière une table.

  Un homme se met torse nu et s’allonge sur la table. Annelys, avec le couteau, grave alors ses initiales sur le ventre de l’homme qui se relève, remercie la jeune femme et s’en va, ravi de cette rouge dédicace, laissant la place au suivant.

  Annelys appose ainsi son paraphe sanglant sur des bustes, des dos, des cuisses ou des bras, de la pointe du couteau.

  J’assiste silencieusement au défilé des admirateurs de la dame en rouge.

 

  A la fin de la dédicace, Annelys m’entraîne vers le canal aux eaux vertes qui traverse tout le Village Juste Sous La Lune.

  La Lune au premier quartier se trouve exactement à la verticale du Village. Elle est si proche, qu’en étendant le bras, on pourrait la toucher.

 

  Une toile fantôme apparaît dans la clarté lunaire, comme un souvenir projeté dans le vide.

  C’est une peinture de Munch où une femme à la longue chevelure rouge semble consoler un homme, le couvrir de tout son amour, en le tenant dans ses bras.

  Le titre de l’œuvre revient à ma mémoire : Le Vampire. Je la vois alors d’un autre œil. Je me dis que cette femme est un piège.

  La toile disparaît lentement dans le clair de Lune. Annelys ne semble pas avoir remarqué l’apparition picturale.

 

  Arrivés au bord du canal, nous montons dans une petite barque. Alors que le faible courant nous entraîne doucement, Annelys m’embrasse.

  Elle ôte ma chemise et de sa main gantée de rouge caresse les cicatrices qui forment ses initiales sur mon torse, souvenir d’une ancienne dédicace.

  Ma main s’aventure sous sa robe. A ce moment précis, la pluie se met à tomber alors qu’il n’y a aucun nuage ; l’eau tombe de la Lune, en fines gouttes tièdes.

  Annelys me déshabille complètement puis retire sa robe. La pluie tombe à présent avec violence, la Lune coule sur nous.

  Annelys me fait glisser en elle et m’accueille avec un soupir.

  La Lune continue de se déverser  sur nous, remplissant la barque qui commence à couler.

  Allongée au fond de la petite embarcation qui se rempli d’eau, Annelys est presque submergée.

  La barque s’enfonce tout d’un coup dans le canal. Annelys a noué ses jambes autour de mes reins, m’emprisonnant en elle.

  Je me débats pour tenter de m’arracher à son étreinte, en vain. L’eau entre dans mes poumons au moment où le ventre si accueillant d’Annelys recueille mon extase.

 

  C’est alors qu’elle me délivre, mais je ne suis plus qu’un noyé.

  Une métamorphose s’est opérée chez Annelys. Ses jambes qui m’avaient si fermement retenu en elle se sont rapidement couvertes d’écailles et soudées, ses pieds se sont changés en nageoire caudale.

  Maintenant, Annelys la sirène nage avec bonheur dans les eaux vertes du canal, alors que mon cadavre s’enfonce dans ses profondeurs.

 

  A la surface, la pluie a cessé. La Lune en quartier a fini de couler sur le Village qu’elle illumine sereinement.

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Dernière mise à jour de cette page le 26/04/2009

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