La nuit est tombée.
Je me lève et allume la lampe de chevet. Rapidement, j'enfile un caleçon, un jean, un pull. Puis je ferme le cercueil dans lequel j'ai dormi durant toute la journée.
C'est dingue! Pour la troisième fois, j'ai fait ce rêve plein de lumière; plutôt inhabituel pour un vampire. Cela m'inquiète franchement. Ce soir, j'en parle à Agostino, c'est décidé.
Agostino est un vieil ami. Ce n'est pas un vampire, mais un loup-garou. Quand la lune est pleine, il est de très mauvais poil et il passe des nuits plutôt agitées. A part ça, les autres soirs, rien n'indique dans son aspect qu'il est un être surnaturel.
Contrairement à moi, il peut sortir le jour. Grâce à lui, j'ai ma dose quotidienne de sang humain, depuis qu'il a eu la lumineuse idée de créer une association de donneur de sang. Agostino se débrouille toujours pour dérober, sans que personne ne s'en aperçoive, une quantité suffisante d'hémoglobine qu'il conserve pour moi. Ainsi, je n'ai pas besoin de chasser une proie humaine toutes les nuits, ce qui, à la longue, aurait fini par attirer l'attention. J'avoue, cependant, que mordre dans de bonnes jugulaires me manque quelque peu!
Je sors dans la rue et me dirige de ce pas vers le Cybermoon, la discothèque dont Agostino est le patron; une autre de ses nombreuses activités. L'établissement présente l'avantage de posséder une arrière salle secrète dans laquelle, les nuits de pleine lune, Agostino s'enferme. Avec le vacarme de la musique, ses hurlements ne s'entendent pas. Ni la clientèle, ni le personnel de la boîte ne se doute qu'une bête sanguinaire se trouve à proximité.
Quand j'arrive au Cybermoon, il est relativement tôt. Il y a peu de monde. J'évite, dans la mesure du possible, de passer devant les miroirs qui couvrent une bonne partie des murs. Mais les gens ne remarquent pas l'absence de mon reflet, trop occupés qu'ils sont à admirer leur image danser sur les titres remixés façon " techno latino rap" de chanteurs disparus. La nostalgie, ça marche!
- Salut mon gars! me lance Agostino alors que je m'installe au bar.
- Bonsoir, vieux. Sers-moi vite un Bloody, j'en ai terriblement besoin!
- Dis donc, ça n'a pas l'air d'aller fort. Tu es encore plus pâle que d'habitude.
Pendant que mon ami sort du fond du frigo une bouteille remplie d'un liquide rouge, sur laquelle est collée une étiquette avec mon nom écrit dessus, je lui confie:
- Quelque chose me trouble. Depuis trois jours, je rêve d'une cité nommée Belcléïa située sur un monde appelé Outre-Rêve où vivent d'autres vampires, des sphinx, et la dernière des Gorgones, Sthénô, qui m'aime passionnément. Quant à moi, je suis fasciné par ses yeux, par leur... lumière. Et, au-delà de cette lumière, je vois, euh... l'éternité!
- Eh bien! C'est vraiment n'importe quoi ton rêve. Et d'où sortent ces noms à la noix: Belcléïa, Outre-Rêve? Tiens, bois ton Bloody, ça te fera du bien.
Il me tend un verre rempli du liquide rouge bien frais où trempe une paille. Il s'agit bien sûr de sang. J'absorbe ma boisson lentement, je la savoure et recouvre un peu de sérénité.
Deux jolies brunes, tout de noir vêtues, arrivent au bar, en riant comme des folles, et commandent des gin-fizz. L'une d'entre elles me dévisage en souriant, ce qui me rend aussitôt mal à l'aise, et je fais semblant de ne pas la remarquer.
- Salut! dit-elle en se rapprochant de moi. Tu sais que tu ressembles à Brandon Lee dans The Crow? Tu connais ce film, au moins?
Je réponds en la regardant enfin:
- Oui, je l'ai même vu plusieurs fois.
- Super, tu es un fan du film alors, comme moi. Je m'appelle Aurore.
- Très joli prénom.
Elle me remercie pour le compliment. Je lui révèle mon nom, mais pas ma vraie nature. Elle me présente son amie, Christina, m'apprend qu'elles adorent les soirées gothiques, les films d'horreur, la musique indus et électro, qu'elles vouent un culte aux groupes The Cure et Sisters of Mercy, et enfin que si elles sont au Cybermoon, ce soir, c'est par pur hasard.
Aurore, dans sa longue robe noire, est vraiment très jolie malgré des piercings à la lèvre inférieure, au nez et à l'arcade sourcilière droite. Quand elle me parle, elle penche un peu la tête sur le côté. Ses longs cheveux, couleur corbeau, glissent dans son dos, offrant à mes yeux un cou superbe, blanc, aux veines apparentes.
Bon sang, quel cou! La réaction est quasi immédiate: mes canines s'allongent. Je détourne mon regard de cette gorge si impudiquement dévoilée, et j'évite de sourire.
Aurore remarque mon trouble qui semble beaucoup la satisfaire.
A ce moment, le disc-jockey à l’heureuse idée de passer un disque de Killing Joke: "Love like blood". Aussitôt, les deux jeunes femmes se précipitent sur la piste de danse. Aurore tente de m'entraîner avec elle, mais je m'accroche au bar. La belle au cou d'albâtre n'insiste pas et s'en va se trémousser.
Enfin seul. Je demande à Agostino de me servir un double Bloody; ça calmera mes ardeurs!
Cette fois le disc-jockey à la très mauvaise idée d'enchaîner la Macarena au titre de Killing Joke. Les filles sont de retour.
- Il est nul ce D.J., commente Christina.
- Si on allait s'asseoir là-bas? me propose Aurore en montrant des banquettes dans un coin isolé.
Mes canines ayant retrouvé leur longueur normale, je souris.
- Très bien, allons-y.
Et j'emboîte le pas des jeunes femmes, mon verre à la main, en faisant signe à Agostino de servir deux gin-fizz.
Une heure passe. Soixante minutes durant lesquelles je mens à mes nouvelles amies, m'inventant une vie d'écrivain publiant des récits dont les héros sont des vampires ou des loups-garous.
Puis soudain, Aurore me demande:
- Ce n'est pas toi qui as écrit une histoire se déroulant à Belcléïa, cité d'Outre-Rêve?
Je la regarde, interloqué.
- Mais d'où sors-tu ces noms?
Je n'obtiens pas de réponse, mais une autre question de la part de Christina:
- Quand es-tu devenu un vampire?
- Bon sang! Depuis le début vous savez qui je suis! Vous faites donc partie des êtres surnaturels, comme moi.
- C'est possible. Mais es-tu sur de savoir ce que tu es vraiment? Tu n'as pas répondu à Christina. Quand es-tu devenu une créature de la nuit?
Subitement, je suis inquiet. Je ne peux me rappeler l'origine de ma vie de vampire. Des questions se bousculent dans ma tête: Quel est mon âge exact? Comment ai-je connu Agostino? Est-il un loup-garou? Où se situe Outre-Rêve?
Un sentiment d'irréalité envahit mon âme.
Les deux filles se lèvent et me prennent la main. Je me laisse entraîner et nous sortons de la discothèque.
Dehors, il se passe quelque chose d'inhabituel; il y a trop de lumière. Ce n'est pas un soir de pleine lune, l'éclairage public fonctionne normalement. Des gens regardent en l'air. Certains pointent leur index vers le zénith.
- Regarde là-haut et tu sauras, me dit Aurore.
Je lève la tête et découvre une étoile éblouissante, beaucoup plus brillante que la pleine lune. Une supernova!
A plusieurs centaines d'années-lumière, un soleil a terminé son existence, et, à présent, nous assistons à sa mort flamboyante.
Mais c'est trop de lumière. Je ne peux pas en supporter autant. Je devrais fuir, rechercher les ténèbres, mais je sens que je me paralyse peu à peu. C'est la fin de ma vie de buveur de sang!
Je suis incapable de détacher mon regard de l'astre qui finit par emplir tout mon champ de vision. Dans sa clarté, je crois voir un visage féminin où brillent deux iris verts. Tout semble se figer. On dirait l'éternité...
J'ouvre les yeux et les referme aussitôt; une lumière blanche m'a ébloui.
Je lève doucement les paupières. C'est une applique murale, juste au-dessus de moi, qui est allumée.
Mais, où suis-je?
Un visage souriant se penche sur le mien. Celui d'une jeune femme brune aux beaux yeux verts. Je connais cette figure.
- Sonia!
- Chéri, tu es enfin réveillé!
Et elle m'embrasse. C'est normal, Sonia est ma femme, depuis cinq ans.
Je m'aperçois que je suis étendu sur un lit d'hôpital. Ma tête porte un bandage et je suis sous perfusion.
- Te rappelles-tu ce qui est arrivé? demande Sonia.
- Euh...non.
- C'est à cause du choc, mon Dieu. Tu te souviens quand même que ton dernier recueil de nouvelles, "Outre-Rêve", se vend comme des petits pains?
- Outre-Rêve... Bon sang, oui... C'est vrai.
- Pour fêter ça, Agostino, ton éditeur et ami, a organisé une petite soirée, à la boîte de nuit le Cybermoon. Nous étions tous déguisés. Tu étais en vampire, Agostino en loup-garou, et moi je m'étais habillée comme l'héroïne d'une des nouvelles: Sthénô. Tout se passait très bien. Tu as voulu aller danser, mais tu avais tellement bu que tu ne tenais plus debout. Tu as perdu l'équilibre, ta tête a heurté le bord d'une table. Résultat: traumatisme crânien et coma pendant trois jours! Tu sais que tu nous as fait peur! Il y a deux heures, tu as ouvert les yeux. J'étais là, mais je crois que tu ne m'as pas reconnue. Tu marmonnais des choses comme "trop de lumière","on dirait l'éternité», puis tu as perdu connaissance. Cependant, les médecins ont dit que ton état s'améliorait et ils t'ont transféré des soins intensifs à cette chambre.
- Bon sang, quelle histoire! Tu vois, c'est étrange, mais pendant mon coma, je crois que j'ai fait un drôle de rêve, ou même plusieurs. Il me semble que j'ai été guidé vers le monde réel, vers toi...
Sonia me sourit tendrement puis m'embrasse à nouveau. A ce moment, deux infirmières entrent dans la chambre.
- Oh, pardon! fait la première
- Mais notre écrivain va beaucoup mieux, constate l'autre.
Elles sont brunes et vraiment très jolies. Elles s'approchent du lit en me tendant un stylo et deux exemplaires de mon recueil.
- Excusez-moi, vous voulez bien nous les dédicacer? demande celle que je trouve la plus mignonne.
- Avec plaisir. A quels noms?
- Aurore.
- Christina.
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