Elsa

   Daniel avait cédé à l'appel de la nostalgie. Il était monté au grenier et avait ouvert les cartons remplis des vieux livres et jouets de son enfance.

   Alors, le passé qui dormait là s'était levé de son lit de poussière pour murmurer à l'oreille de Daniel des noms de héros oubliés, de pays imaginaires, et des prénoms d'anciens camarades de jeux qui furent bien réels.

 

   Dans un coffre en bois couvert de toiles d'araignée gisaient des photographies, dont celles de toutes ses classes de collège. En examinant ces dernières, d'autres souvenirs avaient éclos en son cœur, comme d'étranges fleurs sur un tombeau que plus personne n'entretient.

   Sur les tirages, son attention s'était portée sur quelqu'un en particulier : Elsa Landier, la plus jolie fille du collège, dont il était tombé amoureux durant ces défuntes années.

 

   Ils s'étaient retrouvés dans les mêmes classes, de la sixième jusqu'à la troisième. La jeune fille n'éprouvait qu'une simple camaraderie envers Daniel qui gardait sa passion secrète et était jaloux des garçons qui faisaient les yeux doux à l'adolescente. Celle-ci paraissait prendre un malin plaisir à faire espérer ses prétendants avant de repousser leurs avances; aussi, Daniel se disait qu'il n'était pas si mal loti, car il obtenait, au moins, l'amitié d'Elsa.

 

   Il se rappela cette journée de juin, l'une des dernières de l'année de troisième, où il s'était retrouvé à l'infirmerie du collège après avoir vomi son repas de midi au beau milieu d'un cours de mathématiques.

   Pendant l'interclasse, Elsa était venue le voir. Elle avait fermé à clé la porte de la petite chambre avant de s'approcher du lit où il était allongé, tout en se déshabillant sans prononcer une seule parole. Parée simplement de silence qui donnait à son corps une merveilleuse éloquence, elle s'était glissée entre les draps. Daniel n'avait pas dit un mot, par peur de briser quelque charme.

 

   Quelques minutes plus tard, la jeune fille avait quitté la pièce, sans avoir parlé. Si elle avait pris du plaisir, elle n'en avait rien laissé paraître, contrairement à Daniel qui, ce jour-là, avait cru naïvement qu'Elsa était finalement tombée amoureuse de lui.

 

   Mais le lendemain, elle lui disait ceci :  "Ecoute-moi Daniel, ne crois pas que je t'aime! Cependant, nous sommes étroitement liés désormais, car je t'ai offert ma virginité et j'ai pris la tienne. Un jour, notre destin se jouera grâce à cet échange. Ne l'oublie jamais! Bientôt, je partirai loin d'ici. N'essaie pas de me retrouver. Dans quelques années, je ferai appel à toi, et alors tu comprendras."

 

   Même dix ans après, il se souvenait exactement de ces paroles singulières qui l'avaient alors laissé dans le plus grand désarroi.

 

   A la fin de l'année scolaire, Elsa était partie avec ses parents à l'étranger. Destination : la Nouvelle Orléans.

   Daniel avait surmonté sa peine et était parvenu à oublier sa camarade de classe; jusqu'à aujourd'hui, où il venait de remettre la main sur ces photos.

 

   "C'est fou comme de vieux souvenirs peuvent resurgir avec autant de netteté", pensa-t-il.

 

   Il étala les tirages sur le sol, juste dans la lumière du jour qui entrait par une lucarne. Il nota l'évolution physique d'Elsa au fil des ans. La gamine aux traits enfantins de la sixième était devenue une vraie femme à l'époque de la troisième.

 

   Dans son esprit s'imposa l'image du corps de seize ans qu'il avait tenu entre ses bras, une seule fois. Cette image devint très précise. Il se souvint du moindre détail de la peau douce et chaude qu'il avait caressée : le grain de beauté sous le sein droit, la petite cicatrice près du nombril.

   Le parfum de la jeune fille lui revint en mémoire si nettement, qu'un instant, Daniel crut que l'odeur délicieuse imprégnait l'air du grenier. Puis il eut l'impression d'entendre un soupir juste derrière lui. Il se tourna vivement, mais personne ne se trouvait là.

 

   - Evidemment qu'il n'y a personne! dit-il tout haut pour chasser son trouble. Tu vis seul dans cette maison, pauvre idiot. Et sûrement depuis trop longtemps!

 

   Daniel avait toujours été un solitaire. Quatre ans plus tôt, il avait hérité de la maison familiale après le décès de ses parents survenu dans un accident de voiture. Il avait succédé à son père, à la tête d'une chaîne de magasins d'informatique.

Et l'affaire fonctionnait à merveille.

   Il s'investissait complètement dans son travail. Coté vie privée, c'était le désert affectif.  "Au moins, dans le désert, on peut réfléchir en paix", aimait à se dire Daniel. Il ne souffrait pas de la solitude, puisqu'il l'aimait. Et il n'était pas nostalgique. Or, aujourd'hui, il avait cédé à une étrange envie de regarder en arrière; vers son enfance et son adolescence.

 

   Maintenant, il brûlait du désir de revoir Elsa, de renouer les liens d'une amitié défaits depuis dix ans!

 

   - Et pourquoi ne pas espérer plus qu'une simple amitié? s'interrogea Daniel.

 

   " Oublie ça, c'est ridicule! "émit la voix de sa raison. "Une fille comme elle a dû se caser depuis un moment. Peut-être même a-t-elle plusieurs gosses?"

 

   Il refusa d'écouter cette voix.

 

   - Pourvu qu'elle soit rentrée des Etats-Unis, souhaita-t-il.

 

 

                                             ***

 

 

   Daniel entreprit aussitôt des recherches sur Elsa. Il se souvenait qu'elle lui avait souvent parlé de Chanteloup, un petit village dans les Pyrénées où la jeune fille allait toujours passer les vacances scolaires, chez son oncle et sa tante.

 

   En consultant un annuaire électronique, il trouva le numéro de téléphone d'un monsieur Landier à Chanteloup. Il appela, en espérant qu'il s'agissait là d'un parent à Elsa.

 

   -  Allô! fit une douce voix masculine dans le récepteur.

 

   - Bonjour, je suis bien chez monsieur André Landier?

 

   - Oui, c'est moi.

 

   - Je me présente: Daniel Lormet, et...

 

   - Daniel, enfin! l'interrompit Landier. Ma femme et moi attendions votre appel!

 

   - Quoi? Mais comment ça?

 

   - Je comprends que vous soyez surpris, mais préparez-vous à l'être davantage et malheureusement de manière très désagréable.

 

   Il y eut un court silence, puis André reprit, de la même voix douce.

 

   - Vous nous contactez car vous espérez revoir notre nièce Elsa, n'est-ce-pas?

 

   - Euh! en effet, répondit Daniel de plus en plus étonné.

 

   - Je suis désolé (maintenant, sa voix tremblait un peu), mais Elsa est décédée voilà six jours.

 

 

   Le jeune homme resta muet de stupeur. Il eut l'impression d'être changé en statue de marbre et qu'une ombre glacée traversait son âme.

 

   - Vous m'entendez toujours? s'inquiéta André.

 

   - Oui...oui, fit Daniel d'une voix lointaine. Je ne m'attendais pas à une telle nouvelle.

 

   - J'imagine très bien ce que vous ressentez. Vous savez, ma nièce et moi étions très proches, on s'entendait merveilleusement et elle me parlait souvent de vous, Daniel. Elle m'avait dit que vous ne tarderiez pas à vous manifester, dès qu'elle serait entrée en contact avec vous.

 

   - Mais, elle ne l'a jamais fait. C'est moi qui ai pris l'initiative de...

 

   - Excusez-moi de vous interrompre, mais je crois que vous ignorez beaucoup de choses au sujet d'Elsa. Ecoutez, si vous aviez la possibilité de venir à Chanteloup, nous discuterions bien mieux qu'au téléphone. Nous avons des chambres d'hôtes, mais actuellement elles sont vides. Aussi, je vous invite chez nous, vous resterez le temps que vous voudrez. Mon épouse et moi serions ravis de vous rencontrer.

 

   - Bon...très bien, dans ce cas, j'accepte.

 

 

                                                          ***

  

   Daniel roulait sur une petite départementale bordée de platanes. Il venait de quitter l'autoroute. Il conduisait depuis trois heures et ne s'était arrêté qu'une fois, pour faire le plein d'essence.

 

   Il avait fixé un rendez-vous aux Landier, dans leur propriété, le jour même, en fin d'après-midi.

 

   Durant le trajet, la voix de la raison s'était fait entendre : "Laisse tomber, Daniel, fais demi-tour. Tu ne maîtrises plus rien, tu te laisses guider par tes sentiments, plutôt étrange de ta part, non? Tout d'abord, tu succombes à la nostalgie, ensuite, après avoir vu des photos, tu es pris du désir irrésistible de retrouver la fille qui t'a dépucelé!

Complètement irrationnel comme conduite! Pour couronner le tout, tu apprends que la fille en question est morte récemment, qu'elle avait des discussions te concernant avec son oncle, lequel attendait ton appel car il est persuadé que sa nièce t'avais déjà contacté; encore plus irrationnel, non?

Tu n'as pas l'impression qu'on te mène en bateau, mon vieux?"

 

   Daniel n'avait pas écouté la voix, évidemment; mais aurait-il pu le faire?

 

   Il arrivait à Chanteloup. L'après-midi touchait à sa fin. En ce mois d'octobre, le soleil disparaissait déjà derrière les montagnes toutes proches qui écrasaient de leur ombre de géant les maisons de pierre entre lesquelles Daniel roulait.

Suivant les indications que Landier lui avait données au téléphone, il traversa la localité avant de prendre le "chemin de la brune morte", une route étroite qui montait à travers bois.

 

   Sous les arbres aux feuilles curieusement vertes pour la saison, l'obscurité était épaisse. Les phares de l'auto avaient du mal à repousser les ténèbres qui semblaient s'agglutiner autour du véhicule et freiner sa progression; ou bien la pente augmentait-elle? La route devenait de plus en plus étroite, comme rongée sur les côtés par des ombres rampantes.

 

   Juste après un virage, la propriété des Landier apparut au milieu des arbres.

   C'était une belle bâtisse en pierre, comportant un étage, une maison de caractère, très grande, entourée d'un muret de pierres sèches. Sur un petit panneau planté au bord de la route figuraient le nom de la propriété : "Brûlange", et la mention "Chambres d'hôtes".

   Comme le portail en fer forgé était ouvert, Daniel fit entrer son auto, en suivant une allée de gravier.

 

   Devant l'entrée éclairée de la maison, un homme d'une soixantaine d'années attendait, debout sur des marches usées, fumant sa pipe. Il s'agissait d'André Landier. Trapu, il avait de petits yeux noirs, malicieux, qui brillaient dans un visage rond à moitié dissimulé par une barbe hirsute.

 

   La lumière de la lanterne, fixée au-dessus de la porte, projetait sur l'allée l'ombre du vieil homme, démesurément longue. Les phares du véhicule de Daniel l'effacèrent difficilement, et le moteur peina. Le conducteur se dit simplement qu'il devrait faire réviser sa voiture.

 

   Le sexagénaire accueillit chaleureusement le visiteur. A l'intérieur, il présenta au jeune homme sa femme, Eva, maigre et petite -elle devait mesurer à peine un mètre cinquante- mais alerte et très souriante.

 

   - Daniel, je suis heureuse de vous connaître enfin, dit-elle en serrant vigoureusement la main du nouvel arrivant.

   Puis, perdant son sourire et baissant les yeux : "Elsa nous a tellement parlé de vous."

 

   - A propos, je vous présente toutes mes condoléances.

 

   - Merci, fit simplement André en posant une main amicale sur l'épaule de Daniel.

 

   - Si vous voulez, je vous montre votre chambre, proposa Eva qui retrouvait son sourire.

 

   Elle conduisit son invité à l'étage. Derrière une belle porte en chêne, Daniel découvrit la pièce où il dormirait. Spacieuse, aux poutres apparentes et au plancher verni, meublée avec goût. Le lit en merisier, au pied duquel le jeune homme posa le sac contenant ses affaires, était situé juste en face de l'unique fenêtre à petits carreaux à travers laquelle Daniel ne vit que les ténèbres; il faisait, à présent, nuit noire.

   L'aboiement lointain d'un chien fit soudain prendre conscience à Daniel de l'absence totale d'animaux dans la propriété. Pas même l'ombre d'un chat ou d'un canari pour tenir compagnie au couple dans cette si vaste demeure.

 

   Peu de temps après, assis à une table massive, André, Eva et leur convive mangeaient, sans grand appétit, quelques plats cuisinés par la vieille femme.

 

   Depuis de longues minutes, un silence pesant s'était installé, à peine troublé par les sons des couverts entrechoqués et les bruits de mastication et de déglutition très désagréables produits par Eva.

   Daniel commençait à se sentir mal à l'aise. Il espérait que ses hôtes allaient, d'un moment à l'autre, parler de leur nièce.

Le jeune homme s'était déplacé jusqu'ici pour obtenir des précisions sur Elsa et ses conversations avec son oncle le concernant, mais il n'osait pas aborder le sujet lui-même.

   Un détail qu'il n'avait pas encore remarqué lui sauta alors aux yeux. Eva n'avait que quatre doigts à chaque main; les auriculaires manquaient. Le malaise de Daniel s'accrut.

 

   - Elsa est morte dans l'incendie de son appartement à Paris, lança soudain André, faisant sursauter son invité.

 

   L'espace d'un éclair, une terrible image s'imprima dans l'esprit de Daniel : le visage d'Elsa, atrocement brûlé.

 

   Le vieil homme vida d'un trait un verre de vin rouge avant de reprendre, sur un ton plus doux : "Comme vous le savez sûrement Daniel, Elsa était partie pour la Nouvelle Orléans, avec ses parents. Eh bien, ceux-ci ont péri, là-bas, dans l'incendie de leur maison provoqué par la foudre. Elsa a miraculeusement réchappé aux flammes. Sitôt après le drame, elle est rentrée en France; c'était il y a quatre ans.

Avant de s'établir à Paris, notre nièce a logé ici quelques temps. Elle avait sauvé du feu des tableaux, peints par elle.

L'un d'entre eux était un portrait. Lors d'une discussion avec moi, elle m'a révélé que la personne représentée sur la toile existait bel et bien. Il s'agissait, en fait, de son premier amour, le garçon à qui elle avait donné sa virginité, un certain Daniel Lormet.

 

   En proie à toutes sortes d'émotions, le jeune homme ne savait que dire. Eva prit alors la parole.

 

   - Nous ne possédons pas ce portrait. Elsa l'avait emporté à Paris; il a  brûlé avec toutes les autres peintures. Elle disait souvent à son oncle qu'un jour elle vous contacterait, pour se faire pardonner de vous avoir fait souffrir voilà quelques années. Voyez-vous Daniel, contrairement à ce qu'elle avait pu vous dire alors, elle était amoureuse de vous. Et son amour à votre égard existait toujours.

 

   Daniel était abasourdi.

 

   - Mon Dieu, réussit-il à articuler après plusieurs secondes de silence. Puis, d'une voix plus assurée, il poursuivit : "Vous semblez croire qu'Elsa avait pris contact avec moi, or, il n'en est rien.

 

   - Détrompez-vous, dit André. Quand, au téléphone, je vous ai dit que vous ignoriez certaines choses à propos d'Elsa, je voulais surtout parler de ses pouvoirs télépathiques.

 

   - Hein! s'exclama Daniel.

 

   - Oui, mon ami. Ma nièce est entrée en contact avec vous par l'esprit, faisant naître au fond de votre âme le désir de la retrouver.

 

   - Je suis désolé, mais je ne crois pas à ces choses là, réagit le jeune homme. En fait, ce matin, après être tombé sur de vieilles photos, j'ai cédé à une vive impulsion, ce qui, je l'avoue, ne me ressemble guère, et j'ai voulu retrouver mon ancienne amie, sans trop réfléchir à ce que je faisais.

 

   - Vous étiez tout simplement sous l'influence psychique d'Elsa, affirma Eva. Elle guidait vos actes.

 

   - Mais enfin, vous m'avez dit qu'elle est morte il y a six jours!

 

   André, qui finissait de bourrer sa pipe, reprit tranquillement la parole.

 

   - Contrairement au corps, l'esprit est impérissable, mon ami. Une fois débarrassé de l'enveloppe charnelle, il acquiert une grande puissance.

 

 

   Landier alluma sa pipe. Une douce senteur flotta dans l'air. Ce n'était pas une odeur de tabac, mais celle du parfum qu'Elsa, adolescente, portait sur sa peau de satin!

   Daniel crut sentir un frôlement derrière lui. Il se tourna brusquement sur sa chaise, mais il n'y avait personne. En humant l'air, il s'aperçut que seule l'odeur du tabac à pipe régnait.

 

   Mais il se sentait inexplicablement faible, tout d'un coup.

 

   - Je veux...sortir...d'ici, articula avec peine le jeune homme.

 

   En se levant, il crut que la maison entière tanguait. Sa vue se brouilla complètement et il sombra dans la nuit de l'inconscience.

 

 

                                                         ***

 

 

   L'esprit de Daniel était prisonnier d'un rêve oppressant. Il voyait une grande maison devenue la proie des flammes. Celles-ci s'élevaient très haut vers le ciel nocturne où brillait la pleine lune. Les langues de feu, comme sorties de la bouche d'un démon obscène, semblaient essayer de lécher l'astre d'argent dont la blancheur éblouissante devait tenter quelque créature des ténèbres.

 

   Le rêveur vit sortir de la demeure une jeune fille, parfaitement indemne, et nue. C'était Elsa, adolescente, telle que Daniel l'avait connue. Elle s'avançait lentement vers lui, en souriant. Arrivée devant le jeune homme qui ne pouvait, mystérieusement, esquisser le moindre geste, elle lui prit les mains et Daniel ressentit une atroce brûlure.

 

   Sous l'effet de la douleur, il s'éveilla en criant, et il se rendit compte immédiatement qu'il ne se trouvait plus dans la maison des Landier, mais dans un lieu inconnu, ressemblant à une crypte. L'endroit était humide et froid, éclairé faiblement par quelques bougies que Daniel voyait à l'envers. Il comprit vite pourquoi. Il était positionné la tête en bas, nu comme un ver, et solidement attaché.

 

   Soudain, son sang se glaça dans ses veines. Il venait de découvrir un détail : il n'était pas attaché, mais crucifié! De gros clous traversaient les poignets et les pieds, le fixant sur une croix en bois renversée et plantée dans un sol boueux. Il ne souffrait pas. Aucune goutte de sang ne s'échappait des blessures.

 

   Daniel hurla, appela à l'aide, mais ses cris se perdirent dans les ténèbres qui régnaient au-delà de l'îlot de lumière où sa croix se dressait.

   Personne ne répondait à ses appels. Des heures passèrent, lui sembla-t-il.

 

   Progressivement, la température augmenta, de petits éclairs crépitèrent dans l'air. La croix se mit à vibrer, à bouger. Lentement, elle s'enleva du sol limoneux, avant de tomber en arrière, dans la boue.

   Le crucifié ressentit douloureusement le choc provoqué par la chute dans tous les muscles et les os de son corps. La tête lui tourna un instant, puis il vit deux personnes se dresser à ses côtés : Eva et André.

 

   - Pas trop de mal, mon ami? demanda avec malice le vieil homme.

 

    Son épouse ricana.

 

   - Mais qu'est-ce-qui se passe donc? cria presque Daniel.

 

   Le couple ne lui fournit aucune information et s'évanouit dans les ténèbres.

 

   Le jeune homme tremblait comme une feuille et gémissait. Il pensait être victime d'hallucinations, que son mauvais rêve se poursuivait, qu'il n'était pas encore réveillé.

   Il vit, du coin de l’œil, une lueur approcher par la droite. En tournant la tête, il découvrit une silhouette féminine entourée d'une lumière jaune-vert qui émanait du corps lui-même. Et ce corps, dévêtu, était celui d'Elsa, tel qu'il était dix ans plus tôt!

   La jeune fille, superbe dans sa nudité phosphorescente, enjamba Daniel, médusé, et adopta une posture fière, les poings sur les hanches. Puis, elle se mit à califourchon sur le crucifié, inclina son buste, approchant sa poitrine d'adolescente à quelques centimètres du visage de Daniel qui sentit naître en lui un désir irrépressible. Il tenta de saisir entre ses lèvres le bout d'un sein, mais Elsa se rejeta en arrière.

 

   " Les fruits s'éloignent de la bouche de l'affamé. Que penses-tu de cette variante du supplice de Tantale? "

 

   Daniel avait perçu ces mots directement dans son esprit.

 

   " Comme tu peux le constater, j'utilise la télépathie. Tu t'interroges à propos de la réalité des événements que tu vis. Sache que tu n'es pas victime d'hallucinations ou en train de rêver, tu es bel et bien dans le monde de l'éveil."

 

   - Mon Dieu! Mais qui es-tu donc? hurla Daniel.

 

   " Mais, une sorcière, cher vieux camarade; une très puissante sorcière. Désormais, je suis un être désincarné. J'ai choisi de me montrer à toi sous cette apparence de jeune fille, pour que tu me reconnaisses, mais aussi pour préserver ton équilibre mental. Je pense que si j'avais opté pour une physionomie plus proche de ma vraie nature, tu aurais certainement perdu la raison sur le champ, et je n'aurais pu te fournir quelques explications.

 

   " Vois-tu, depuis des siècles, ma famille voue un culte à Satan, auquel je fus initiée très jeune. A la Nouvelle Orléans, j'ai pu parfaire mes connaissances en magie noire. Quant au fait de mourir dans les flammes, c'est pour nous un accomplissement.

 

   " Maintenant Daniel, souviens-toi, lorsque je me suis donnée à toi, il y a une décennie, je t'ai offert ma virginité, c'est à dire une petite partie de mon âme encore pure alors, que tu as gardée, intacte, en toi; eh bien, je vais la reprendre, pour la donner à Satan! Car c'est lui que j'aime, et non toi. Il appréciera grandement de recevoir cette part d'âme non souillée et il aura un plaisir immense à la rendre noire. Pour me remercier d'un tel présent, il me laissera une place de choix auprès de lui, ainsi je pourrai régner sur une petite partie de l'enfer.

 

   " Oui Daniel, le prince des ténèbres va t'accueillir. Lui et ses démons se délecteront de ton cœur d'homme de bien que tu fus toujours et qui bat encore pour quelques instants dans ta poitrine. Mais...n'entends-tu pas ce bruit? "

 

   Si, il entendait. Des sabots frappaient le sol, des ailes immenses battaient l'air, des ongles, des griffes raclaient la terre. "Ils" venaient, du fond des ténèbres.

 

   Daniel hurlait. Ses poignets et ses pieds s'étaient mis à saigner abondamment.

 

   Elsa avait disparu, mais le crucifié percevait son rire dans sa tête.

 

   Et bientôt, une horde noire s'abattit sur Daniel, écorchant, tailladant, mordant son corps. La dernière chose qu'il perçut de ce monde fut une forte odeur de soufre.

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Dernière mise à jour de cette page le 26/04/2009

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