Emily Mercury

  Par la baie vitrée du salon, Emily Mercury observait l'activité qui régnait sur le boulevard d'Arcole. Les nombreux piétons circulaient rapidement malgré les trottoirs en fibro-ciment éventrés par les tuyaux du réseau pneumatique toulousain que mettaient en place des robots ressemblant à des araignées métalliques géantes. Le trafic des fiacres et des vélos, au milieu de la chaussée pavée, était aussi très important.

 

  Un écran plat sur le mur du salon montrait l'image tridimentionnelle en noir et blanc de la présentatrice du journal télévisé local, qui annonça la victoire du Stade Toulousain, en finale de la coupe Interplanètes de rugby, contre le Racing Club Martien de Chryse Planitia sur le score de 1012 à 908, puis celle du poids plume Dange, en boxe sur glace, à la patinoire de Blagnac. Enfin, elle révéla l'identité des gens ayant rendu leur âme au cours des dix dernières heures.

 

  " Léonard Dumalèze, né le 1er avril 2941, réparateur de vélos et dentiste, divorcé, domicilié rue Riquet. Arthur Paindragon, forgeron à la retraite, né le 04 octobre 2912, veuf, domicilié rue d'Aubuisson. Manuela Oxymore, née le 31 mai 2973, verbicruciste, mariée à temps partiel, domiciliée rue de l'Ukraine..."

 

  La liste était assez longue. Il fallut une bonne dizaine de minutes à la journaliste avant d'en venir à bout.

 

  " Nous adressons toutes nos condoléances à leur famille."

  

  Emily avait écouté attentivement. Elle ne connaissait aucune des personnes décédées. Du moins, jusqu'à cet instant...

 

  " Oh ! Et l 'on m'informe à l'instant du décès d'Emily Mercury, née le 17 juin 2969, organiste en la cathédrale Saint Etienne, célibataire, domiciliée boulevard d'Arcole."

 

   Les yeux agrandis par la stupeur, Emily regardait la présentatrice et lui aurait bien demandé de répéter sa dernière phrase si elle avait pu l'entendre.

 

  "Apprendre son propre décès à la télévision est une expérience tout à fait unique et extraordinaire !" se dit la jeune femme qui se mit à rire en pensant au surréalisme de la situation.

 

  Manifestement, il s'agissait d'une très grosse erreur. Emily pensa qu'un homonyme avait trouvé la mort et qu'il y avait eu confusion dans les identités. Elle se demanda comment une bourde pareille pouvait se produire.

 

  Il fallait qu'elle appelle immédiatement ses parents pour leur signaler qu'elle se portait on ne peut mieux. S'ils avaient entendu la nouvelle, ils risquaient de faire une crise cardiaque !

  Elle décrocha le combiné en bakélite et aussitôt une voix de robot sortie de l'écouteur lui murmura:  "réserve épuisée, vous ne pouvez passer aucun appel."

  Elle prit la petite bouteille de gaz reliée au téléphone par un tuyau, et la secoua. Le récipient rendit un son grave, ce qui signifiait bien qu'il était vide.

  Le gaz téléphonique, qui s'imprégnait des paroles et les transportait rapidement par un réseau de tuyauterie spécial, était très économique et utilisé par la plupart des gens. Les connexions par satellites étaient réservées aux personnes financièrement aisées.

  Emily n'avait pas de bouteille en réserve  à son domicile. Elle n'avait d'autre choix que d'aller en acheter une chez le quincailler si elle voulait entrer en contact avec ses parents, les autres systèmes de communication étant inutilisables. En effet, impossible d'envoyer un message par pneumatique à cause des travaux sur le réseau, le télégraphe était en grève depuis quatorze semaines, envoyer un courriel coûtait une fortune, et Emily avait vendu son dernier pigeon voyageur il y a deux jours afin de payer son loyer.

   Elle revêtit une robe en fil d'araignées de Mars et sortit. Elle dévala les degrés de l'escalier en bois synthétique qui ne sentait pas l'encaustique mais la chlorophylle. Devant la porte d'entrée de l'immeuble, la jeune femme prononça : " Voici qui nous sommes." Le panneau de contreplaqué blindé pivota et elle put sortir.

 

  La quincaillerie n'était située qu'à une centaine de mètres.

  Emily prit une bouteille de gaz et passa à la caisse. Wulf, le quincaillier prit la carte de crédit triangulaire que lui donnait sa cliente et l'introduisit dans sa machine.

 

  - Mademoiselle, il y a quelque chose de bizarre avec votre carte, signala Wulf. Regardez ce qui s'affiche sur l'écran, il doit y avoir une anomalie quelque part.

 

  Carte inutilisable. Compte non accessible. Personne décédée, pouvait-on lire en lettre blanche, police "Arial" taille 12, sur un fond noir qu' Emily ne trouvait pas être de circonstance.

  Son compte était bloqué. Il n'y avait rien d'anormal à cela si on la considérait comme morte. Les banques étaient toujours averties en premier lieu par courriel quand l'identité du mort ne faisait aucun doute.

  Emily expliqua sa mésaventure à Wulf qui accepta de lui faire crédit pour la bouteille de gaz. Il lui proposa même d'utiliser son téléphone pour appeler ses parents. La jeune femme le remercia et passa son coup de fil. Elle parla à sa mère. Ni elle ni son mari n'avaient vu les infos. Rassurée, Emily raconta ce qui lui arrivait. La mère, qui trouvait inconcevable qu'une telle erreur pût se produire avec toutes les techniques d'identifications qui existaient, conseilla à sa fille de se rendre immédiatement à la mairie pour signaler le problème.

  Emily retourna chez elle afin de changer en quatrième vitesse la bouteille de gaz, sans même vérifier son bon fonctionnement, et prit son vélo miniaturisable, direction l’hôtel de ville du Capitole.

 

  Sur la place du Capitole un vaisseau spatial s'était posé. Sa forme générale était celle d'une soucoupe, prolongée à l'avant par une structure faisant penser à des becs de pied à coulisse géant. La cabine de pilotage, cylindrique, se trouvait sur le côté droit. On remarquait également une antenne parabolique et des tourelles de turbo-laser. C'était un navire venant d'une galaxie lointaine, très lointaine, à n'en pas douter.

  Les pilotes étaient au pied de la rampe d'accès en train de discuter avec monsieur le maire, lui expliquant qu'ils avaient dû se poser sur la place de toute urgence pour réparer une avarie. L'un des pilotes était une espèce de grand singe qui poussait de singuliers grognements de temps en temps, l'autre était d'apparence tout à fait humaine et portait un gilet noir sur une chemise blanche, un pantalon et des bottes sombres et un ceinturon auquel pendait un flingue laser comme on n'en faisait plus.

 

  Emily traversa la place, descendit de vélo et mit en route le programme de miniaturisation. Cinq secondes plus tard, son moyen de transport se retrouvait dans une poche de sa robe.

  Elle pénétra dans les bâtiments administratifs. A l'accueil, elle parla de son problème à l'androïde de service. Celui-ci lui expliqua que pour annuler son décès, il fallait  qu' Emily trouve quatre personnes de son entourage qui authentifierait son état d'excellente santé en signant un papier que l'androïde sortit d'une imprimante et lui tendit.

  Emily se saisit du document et le parcourut rapidement. Il était de couleur rose, avec dans l'en-tête une croix occitane sous l'inscription mairie de Toulouse, et comportait des cases destinées à recevoir les signatures des personnes attestant que la jeune femme était bien en vie. En bas de la page, en petits caractères était écrit: " Je déclare sur l'honneur que les signatures recueillies sont authentiques, qu'elles ont été obtenues du plein gré de leurs auteurs. Si tel n'était pas le cas, je prends note que je risque une amende de 30 000 écus européens et une peine de travaux d’intérêt général d'une durée de un mois dans les égouts de la ville."

 

 - Malheur au fraudeur, se dit Emily avec un sourire.

 

  Elle sortit des bâtiments en déminiaturisant son vélo. Au même moment, le vaisseau décollait de la place du Capitole dans un bruit assourdissant de réacteurs poussés à plein régime. En quelques secondes il disparut dans l'azur. Emily n'avait jamais vu un engin aussi rapide !

 

  La jeune femme savait qui elle allait faire signer: son père, sa mère, Wulf le quincaillier et monsieur le curé de la cathédrale Saint Etienne. Ceux là apposeraient leur griffe, paraphe, monogramme sur le document vital sans poser de question et Emily pourrait revenir à la mairie avant dix-huit heures avec le précieux papier et retourner, administrativement parlant, dans le monde des vivants, le plus rapidement possible.

  Elle prit la direction du quartier Saint Cyprien où résidaient ses parents.

  En traversant le Pont Neuf, Emily pensa à cette légende urbaine racontant qu’à proximité de ce pont, des personnes avaient aperçu une créature monstrueuse ressemblant à un énorme crocodile, nager dans les eaux de la Garonne aux heures du crépuscule. On murmurait que Lo cocodril del calabrun, comme l'appelaient certains, aurait croqué quelques curieux bien imprudents, ce qui expliquerait les disparitions mystérieuses de plusieurs toulousains...

 

  Monsieur et madame Mercury signèrent le document. La mère répéta une bonne demi-douzaine de fois qu'elle ne comprenait pas comment une telle confusion d'identité pouvait se produire et qu'elle pensait sérieusement porter plainte. Le père calma son épouse mais ne comprenait pas davantage que l'on pût commettre une erreur pareille.

  Après quelques coups de pédales supplémentaires, Emily arriva chez Monsieur le curé qui signa, trop heureux de constater que Dieu n'avait pas rappelé l'âme de son excellente joueuse d'orgue et se dit que les voies électroniques de l'administration étaient impénétrables.

  Il était dix-sept heures quand Emily retourna chez le quincaillier et obtint un gribouillis qui tenait lieu de signature. Vingt minutes plus tard, elle donnait à l'androïde de l'accueil de la mairie le précieux papier rose.

 

  - Mademoiselle, il manque un élément pour authentifier le document, fit le fonctionnaire mécanique d'apparence humaine.

 

  Le cœur d'Emily, qui avait été fortement sollicité aujourd'hui à cause, entre autre, de tous ces coups de pédales, fit un bond dans sa poitrine. Sabre de bois ! Que pouvait-il donc bien manquer sur ce fichu morceau de papier recyclé de couleur rose !

 

  - Vous avez omis de le signer, précisa l'androïde.

 

  Emily poussa un soupir de soulagement, et, ravie de ne pas avoir à parcourir quelques kilomètres supplémentaires, se saisit d'un stylo à encre parfumée et signa, dans une petite case en bas en droite.

 

  - Très bien mademoiselle Mercury. Je transmets immédiatement le document, mais l'annulation de votre décès prendra  vingt-quatre heures. Jusque là, vos comptes resteront bloqués, vos cartes de crédits seront donc inutilisables. Pour tous paiements demandez à utiliser les cartes de vos proches.

 

  Quand la jeune femme retourna enfin dans son appartement du boulevard d'Arcole, il était dix-huit heures passées de vingt-neuf minutes et la nuit était déjà tombée. La forte odeur de gaz téléphonique lui emplit le nez à l'instant même où elle appuyait sur l'interrupteur électrique, c'est à dire trop tard.

  L'inconvénient majeur du gaz téléphonique était son extrême inflammabilité.

  Il y eut une épouvantable explosion qui détruisit rien de moins que la moitié de l'immeuble.

 

  Parmi les décombres, les secours trouvèrent des survivants, dont Emily. Elle était dans le coma et grièvement brûlée, mais la nanochirurgie faisait des miracles! On la transporta à l'hôpital Purpan où elle fut placée sous assistance respiratoire.

  Les pompiers avaient trouvé dans les lambeaux de la robe d'Emily sa carte de crédit et l'avaient donné à un androïde infirmier qui la donna à un autre androïde infirmier afin qu'il l'utilise immédiatement pour régler les soins d'urgence.

  Quand, sur son moniteur, s'affichèrent les mots suivants: Carte inutilisable. Compte non accessible. Personne décédée, l'androïde pensa que la jeune femme que l'on venait d'admettre à l'hôpital n'avait pas survécu à ses blessures.

  Dans un souci d'économie, il commanda à distance l'arrêt de l'assistance respiratoire et de tout le système de surveillance automatique de la patiente. Satisfait de son initiative, car persuadé d'avoir évité un fonctionnement inutile du matériel onéreux de l'hôpital, il rangea la carte d'Emily dans un tiroir et continua sa journée de travail.

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Dernière mise à jour de cette page le 26/04/2009

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