Si j'avais écouté les anciens raconter les légendes de la mer, dans ce petit village côtier de Bretagne où je suis né, j'aurais peut-être compris plus tôt qui était vraiment Diane.
Diane avait tout juste dix-sept ans quand, un soir de juillet, la mer, ou autre chose, l'a emportée, sous mes yeux. Je n'ai parlé à personne de ce que j'ai vu, car ce soir là, un spectacle incroyable s'est joué devant moi.
Aujourd'hui, trois mois après la disparition de la jeune fille, je ressens le besoin d'évoquer quelques souvenirs. Mon confident sera ce cahier dont je noirci les feuilles.
Je m'épris fortement, et secrètement, de Diane pendant les années passées au collège de la ville voisine, où nous nous suivîmes dans les mêmes classes.
Chaque fin de semaine, elle allait rêver sur le rivage, notamment à la crique que les gens d'ici appellent " le naufrage des solitudes ".
Elle s'asseyait, sur un des rochers nombreux, et fixait l'horizon.
Quand je la rejoignais là-bas, elle me contait des légendes où il était question de dieux des océans et d'îles englouties, sans jamais détourner ses grands yeux, clairs comme des aigues-marines, de la plaine liquide.
Je n'écoutais que vaguement ses histoires que je jugeais ridicules -je m'étais bien gardé, cependant, de lui révéler le fond de ma pensée- je me laissais simplement charmer par le son de sa voix ou le mouvement de ses lèvres.
Il arrivait qu'elle restât sans dire un mot, les yeux clos, écoutant le vent, comme s'il était le messager d'un monde invisible merveilleux. Et moi, je regardais ses longs cheveux blonds flotter tel un drapeau doré planté au milieu d'une île.
Oui, Diane était une île, mystérieuse, cachant en elle des trésors fabuleux, plus magnifiques encore que les aigues-marines brillant au fond de ses yeux. Une île extraordinaire dans l'océan des jours ordinaires; inaccessible.
Le destin de la famille de Diane était étrangement lié à la mer. Depuis de nombreuses générations, chaque homme exerçait le métier de marin-pêcheur. Tous avaient disparu lors de sorties loin des côtes et on ne retrouva jamais leurs corps, ni leurs navires.
Diane venait de fêter ses quinze ans quand son père se perdit pour toujours dans l'immensité bleue et salée. Elle ne parut pas éprouver le moindre chagrin, ce qui me surpris grandement, bien sûr. Je me souviens des curieuses paroles qu'elle me dit alors et dont le sens m'échappa totalement : " Mes soeurs l'ont emmené. Désormais, il est avec elles, ainsi que mon grand-père et tous mes ancêtres pêcheurs. Je suis la dernière de la lignée, l'unique fille. Bientôt, je les rejoindrai tous dans le grand royaume. "
Si j'avais alors connu certaines légendes, j'aurais peut-être compris de quoi elle voulait parler. Mais, sur le moment, j'ai pensé qu'elle tentait de fuir la tragique réalité en s'inventant des histoires stupides. En fait, je m'en rends compte à présent, c'était plutôt moi qui essayais de repousser une réalité que je ne comprenais pas, que je n'avais jamais cherché à comprendre.
A seize ans, je quittais l'école afin d'apprendre le métier de serrurier avec mon père, alors que Diane entrait au lycée.
J'attendais avec impatience que la semaine se terminât pour voir mon amie au " naufrage des solitudes ".
Puis il y eut cette chaude nuit de juillet.
Ma camarade et moi étions seuls à la crique. La jeune fille, assise sur un rocher, écoutait mourir les vagues sur le rivage, paupières closes. Moi, j'en profitais pour la dévorer des yeux, pensant naïvement qu'elle ne se doutait pas que je laissais glisser mon regard sur tout son corps.
Elle portait un maillot de bain une pièce, rouge, qui moulait ses seins bien ronds, et un vieux jean qu'elle avait doublement amputé, le transformant en short effiloché. Autour de son cou brillait une fine chaîne en or à laquelle pendait une médaille.
- J'ai une nouvelle histoire à te raconter, dit-elle soudain en ouvrant les yeux mais sans me regarder. Au début du XIX° siècle, un marin grec nommé Kanaris vint s'installer dans le village. Il était beau comme un dieu, disait-on, aussi n'eut-il aucun mal à séduire une fille du pays qui bientôt donna naissance à un magnifique garçon. Mais elle dut l'élever seule, car nul ne revit le Grec. Ce fils unique devint marin-pêcheur, se maria et eut, à son tour, un garçon. A vingt-cinq ans, pris d'une folie soudaine, il se jeta du haut de la falaise qui domine la crique. Son corps demeura introuvable. Son fils exerça le même métier que lui, prit femme et devint père d'un seul enfant avant d'être emporté par les flots en furie avec son navire. Aucune trace du corps.Un unique enfant mâle par génération reprenant le métier du père, lequel disparaît en mer. Ainsi se répéta l'histoire de ma famille, jusqu'à ce que je vienne au monde.
Diane fit une pause. Elle n'avait pas détourné, une seule seconde, ses grands yeux de la mer. Elle reprit son récit.
- Kanaris, avant de s'évanouir dans la nature, avait fait cette prédiction: " Pendant huit générations, ma descendance sera exclusivement masculine. Une fille viendra au monde à la neuvième génération. Lorsqu'elle aura atteint l'âge de dix-sept ans, il sera temps qu'elle rejoigne ses sœurs et celui qui l'aime, dans le royaume immense. Et elle régnera à nouveau dans son palais de nacre et d'améthyste. "
Diane me regarda enfin.
- Je connais tes sentiments pour moi, dit-elle en souriant, mais j'aime quelqu'un d'autre depuis longtemps. Bientôt, je serai près de lui.
Elle porta les mains à sa nuque puis fit passer par-dessus sa jolie tête la chaîne en or.
- Tiens, fit-elle, garde ce bijou. Peut-être t'aidera-t-il à comprendre qu'il m'est impossible de t'aimer. N'aie pas trop de peine et essaie de m'oublier.
Sur ces mots, ma camarade me laissa seul sur la plage.
Je restai longtemps, assis sur le sable, à repenser à l'histoire de Diane, refusant de croire à son authenticité, m'interrogeant sur l'identité de celui à qui mon amie réservait son amour.
Finalement, je quittai à mon tour la crique.
Arrivé chez moi, je m'enfermai dans ma chambre. Allongé sur le lit, j'examinai la médaille que la jeune fille m'avait laissée. D'un diamètre d'environ deux centimètres, elle semblait très ancienne, peut-être en or. Sur une face, la tête d'un cheval était représentée, sur l'autre, un visage ressemblant singulièrement à celui de Diane apparaissait, de profil. La belle figure était entourée d'une inscription à demi effacée que je ne pus déchiffrer.
Mon attention se porta sur la fine chaîne et je fis une découverte qui enchanta mon cœur: un cheveu de Diane était resté accroché entre deux minuscules maillons !
Je le recueillis délicatement, prenant garde de ne pas le casser et l'examinai à la lumière de ma lampe de chevet. J'y voyais des reflets d'or et des éclats de soleil !
Je glissai ce précieux trésor entre les pages du cahier que je suis en train de déflorer. La médaille et sa chaîne se retrouvèrent dans un mouchoir que j'enfouis dans la poche de mon pantalon.
La nuit venue, je fus incapable de fermer l’œil. La forte chaleur de ce mois de juillet n'en était pas l'unique cause. Les dernières paroles de Dianes étaient, dans ma mémoire, comme les vagues déferlant sur le rivage du " naufrage des solitudes ".
"...il m'est impossible de t'aimer..."
"...n'aie pas trop de peine..."
"...essaie de m'oublier..."
Je n'y tins plus. Je sortis par la fenêtre de ma chambre, en silence -il était plus de minuit, mes parents dormaient comme des loirs, malgré la canicule- et dirigeai mes pas vers la crique. J'avais l'intuition que j'y retrouverais Diane.
Mais le lieu était désert à mon arrivée. Je décidai d'attendre, assis par terre à côté d'un gros rocher qui me cachait complètement.
La lune, presque pleine, éclairait très bien le paysage. Ainsi, je pus voir, au bout de quelques minutes, approcher une silhouette. Il s'agissait bien de mon amie.
Elle portait une longue robe blanche que la lumière lunaire faisait briller: le reflet d'un reflet. La jeune fille ressemblait à un superbe fantôme.
Tapi derrière mon rocher, je ne bougeais pas.
Diane se dirigea rapidement au bord de l'eau et retira sa robe; c'était là son unique vêtement.
Mon rythme cardiaque accéléra subitement. Pour la première fois, je contemplais les trésors charnels du corps-île de l'adolescente. Pendant une seconde, j'eus l'impression que mon être recevait une formidable décharge électrique, galvanisant des désirs de conquête et de pillage de ce corps-île qui sommeillaient dans un recoin sombre de mon âme.
Diane avança dans l'élément liquide qui dissimula sa belle anatomie, puis nagea vers un roc qui émergeait à une cinquantaine de mètres du rivage. Lorsqu'elle l'eut atteint, elle se hissa dessus. Son corps mouillé se couvrit de milliers de scintillements quand la lune l'habilla de sa lumière.
La jeune fille s'agenouilla, face au large, écarta les bras en croix et renversa la tête en arrière, comme si elle voulait s'offrir au vent, ou à la mer. La scène semblait irréelle et évoquait un rite païen. Enfin, Diane s'assit, serrant entre ses mains nouées ses jambes repliées.
Mes désirs de conquête s'étaient évanouis. Je n'aurais pu rejoindre ma camarade sur son refuge minéral, puisque je ne sais pas nager...
Elle était redevenue une île inaccessible.
Soudain, j'entendis quelque chose sortir des eaux. Puis je vis galoper sur la plage, se jouant des obstacles, un grand cheval noir à la crinière dorée qui se mit à hennir.
Diane venait de plonger et nageait rapidement vers le rivage.
Dès qu'elle fut sur la plage, l'animal fonça dans sa direction.
Lorsque le cheval parvint à sa hauteur, elle agrippa vivement son encolure et, d'un coup de reins, enfourcha le quadrupède qui se mit à galoper encore plus vite dans la crique. Il me passa même au-dessus en sautant le roc derrière lequel je me cachais toujours.
Diane se maintenait solidement en croupe, droite, s'accrochant à la longue crinière dorée et serrant fortement ses cuisses contre les flancs de la bête.
Finalement, le cheval se calma et se mit au trot. Il se dirigea vers l'eau et y entra. Bientôt, je ne distinguai plus que le buste de la jeune fille et la tête de sa monture qui émergeaient.
C'est alors que je me redressai et courus sur la plage en criant le prénom de mon amie. Je m'étais avancé dans l'eau jusqu'à la taille. Je ne voyais plus le singulier cheval et sa cavalière qui avaient dépassé le rocher émergent.
Mais j'entendis la surface de la mer se crever. Une masse énorme sortait des fonds marins, provoquant des vagues qui me firent perdre l'équilibre. Je bus la tasse.
Me retrouvant allongé sur le sable, je regardai à nouveau vers le large et aperçus, se découpant sur le ciel étoilé, une titanesque silhouette d'homme ! Le géant tenait un objet pointu qui scintilla dans le clair de lune. Il disparut immédiatement dans les flots, avec un grand bruit d'immersion. Il y eut de nouvelles vagues, puis plus rien.
Je restai médusé, terrorisé par ce qui venait de se produire. Ma raison refusait d'admettre ce que mes yeux avaient pourtant vu.
Je ne sais combien de temps je suis resté sur le rivage à appeler Diane avant de quitter la crique, emportant la robe abandonnée par l'adolescente. J'ai préféré me débarrasser vite fait de ce vêtement en le brûlant.
Au matin, le cadavre de la mère de Diane fut découvert à son domicile par une voisine. Elle avait succombé à une congestion cérébrale.
La fille demeurant introuvable, la gendarmerie ouvrit une enquête, mais nul ne pouvait la renseigner. Personne n'avait vu sortir Diane le soir de sa disparition.
On m'a, évidemment, interrogé, mais je n'ai rien dévoilé de la scène qui s'était jouée au " naufrage des solitudes ". En fait, je doutais encore de sa réalité.
J'ai voulu comprendre, alors j'ai demandé aux anciens de me conter des légendes de la mer, j'ai lu des livres traitant de mythologie. J'ai fait examiner la médaille de Diane, et c'est un antiquaire, ami de mon père, qui a déchiffré l'inscription gravée dessus.
- Il s'agit de grec ancien, me révéla-t-il. C'est le nom d'une divinité marine qui figure sur ce bijou: Amphitrite. D'après la mythologie grecque, elle est l'épouse de Poséidon, dieu de la mer et maître des chevaux, toujours représenté un trident à la main. Certaines histoires disent qu'Amphitrite compte quarante-neuf sœurs qui vivent dans les flots.
Quand je vais, seul, au " naufrage des solitudes ", je repense à cet étrange cheval surgit des eaux, au géant qui tenait un objet pointu brillant sous le clair de lune. Je contemple l'immense royaume bleu toujours en mouvement et je m'interroge: " A-t-il de nouveau une reine ? "
Alors il me semble entendre, dans le bruit des vagues, l'écho lointain d'un rire féminin.
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