La nuit tombe sur Belcleïa, cité d'Outre-rêve, et moi, je me lève. Je sors de mon cercueil en sapin verni sur le couvercle duquel est vissée une plaque de métal où mon prénom est gravé: Nicolas.
Eh oui, je suis un vampire! Mais j'ai une particularité. Même si la vue d'une gousse d'ail m'est insupportable, que ma nourriture favorite est le sang, je suis épris de lumière! Pas celle du jour, mais celle d'un regard.
Je jette un coup d’œil à la clepsydre; elle s'est complètement vidée. Le soleil est donc couché, je peux sortir.
Je quitte ma demeure, après avoir revêtu ma redingote et m'être coiffé de mon superbe haut-de-forme. Dommage qu'il soit impossible de me voir dans un miroir, je dois avoir fière allure!
Dans la rue, je croise beaucoup de monde: d'autres vampires, des lamies, des centaures, des êtres effrayants ou à la beauté surnaturelle.
Sur les toits des hautes maisons, quelques sphinx sont assis et observent les étoiles, cherchant à résoudre les énigmes lumineuses que les astres posent depuis le commencement des temps.
Oh! Etonnant spectacle: sur un balcon, où il a fait son nid, un phénix vient de s'embraser, illuminant la nuit et dérangeant quelque peu les sphinx.
Tous les passants s'arrêtent pour regarder mourir dans les flammes l'oiseau qui, ensuite, renaîtra.
Je ne reste pas pour assister à la nouvelle naissance. Quelque chose d'encore plus merveilleux m'attend ailleurs: le flamboiement de deux iris verts!
Je poursuis mon chemin qui me mène bientôt au bord d'une mer calme et parfumée. Au large, je peux voir une île, éclairée par la lune bleue qui s'élève au-dessus de l'horizon, lentement. Une tour ronde se dresse au milieu de l'île; voilà ma destination.
D'une poche de ma redingote, je sors un olifant gravé de symboles magiques et je sonne.
Alors, s'envolant de la tour, un grand oiseau-serpent au plumage rouge et jaune se dirige vers moi. Bientôt, il se pose sur le rivage. Je monte sur son dos et l'animal aux ailes multicolores et aux yeux bleus prend aussitôt son essor, retournant à son point de départ.
Il me dépose sur la plus haute terrasse de l'unique édifice de l'île.
J'emprunte un escalier qui descend en spirale à l'intérieur du bâtiment. Je m'arrête sur une marche ou le nombre trois est écrit trois fois puis je pose ma main à plat sur le mur.
Tout à coup, la paroi s'efface, l'escalier disparaît, et me voici dans une vaste pièce circulaire, baignant dans une lumière émise par des sphères en suspension dans l'air.
Et elle est là, assise dans son fauteuil incrusté de pierres précieuses. Elle me sourit, je fais de même.
Elle se nomme Sthènô. Il s'agit bien de l'une des trois Gorgones, la sœur de Méduse et d'Euryale. La première, non immortelle, fut tuée par Persée, la seconde hante encore les couloirs d'une inquiétante demeure, dans l'autre monde, celui où les hommes vivent et, parfois, rêvent.
Et Sthènô, seule dans sa tour, attend chaque nuit ma venue.
Les gens de Belcleïa la craignent, à cause de son terrible pouvoir de changer toute créature en pierre, d'un seul regard, mais aussi parce qu'ils pensent que son apparence est la plus monstrueuse d'Outre-Rêve. Erreur. Sthènô est le plus délicieux des êtres vivants ou morts vivants de ce monde.
Elle se lève et se dirige vers moi. D'un geste gracieux de la main, elle renvoie les longues mèches de sa chevelure sombre dans son dos. A chacun de ses pas, son obscure crinière ondoie doucement ainsi que sa robe noire et légère.
La voici juste devant moi. Je la regarde dans les yeux, et je vois deux soleils verts dont la lumière ne me brûle pas, ne me pétrifie pas, car elle est filtrée par la passion que la Gorgone éprouve à mon égard.
Je sens mon âme -car j'en possède une- littéralement happée par cette clarté. Je pénètre l'âme de Sthènô, je suis absolument en elle, et je peux contempler ce que nul autre n'a vu sans périr.
Je vois un monde fabuleux aux aurores lentes. Deux soleils émeraude s'élèvent doucement dans un ciel où brillent des lunes améthyste et des comètes d'argent.
Sur un océan vermeil glissent des navires aux voiles diaphanes. Des pyramides à degrés se dressent au centre d'une île d'où une multitude de femmes aux longs cheveux et aux iris verts observe l'aube de jade.
Je me rends compte, soudain, que je me trouve au milieu de cette foule féminine, que je suis l'une de ces femmes!
C'est étrange, je ne parviens pas à me souvenir de mon nom. Qui suis-je exactement ?
Dans la lumière éblouissante des soleils jumeaux, il me semble voir la silhouette d'un homme portant un haut-de- forme et une redingote. Non... ce n'est pas un homme, mais une statue de pierre.
Bientôt, les astres s'immobilisent, le temps se fige, les couleurs se cristallisent. On dirait l'éternité...
Devant moi, la statue de pierre qui fut Nicolas le vampire tombe rapidement en poussière.
Un courant d'air froid, dispersant les fines particules, me fait frissonner. Je croise les bras sur ma poitrine, que dissimule à peine ma robe noire et légère, et retourne m'asseoir sur mon fauteuil orné de pierres précieuses.
Demain, une autre créature, victime de mes sortilèges et croyant ainsi en mon amour passionné, viendra plonger son âme dans mon regard et nourrira la mienne, devenant une partie de moi.
Le jour va se lever sur Belcleïa, cité d'Outre-Rêve, et moi, je ferme les yeux et j'attends.
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