Sur les rivages

  Dans les Yeux de Cerbère, un système stellaire formé de six étoiles naines rouges et situé dans le halo galactique, glissait Terpsichore, l'immense station de surveillance de la Fédération Terrienne.

  Terpsichore tournait lentement sur elle-même. Silencieuse, elle faisait la ronde, depuis quelques décennies à peine, avec ses six compagnons de dix milliards d’années, sur les rives de la Voie Lactée.

  La station Terpsichore n'avait pas grand chose à surveiller, à vrai dire. Il ne se passait jamais rien dans cette région de la galaxie très à l'écart des grands axes spatiaux. La planète habitée la plus proche se trouvait à 760 années lumière et il s'agissait d'une petite colonie minière située en périphérie de l’amas globulaire M 30 .

  Terpsichore était utilisée pour parfaire la formation des nouvelles recrues des Forces de Sécurité. La plus grande partie du temps était consacrée à des cours et à des exercices d'entraînement, parfois en impesanteur, sous la direction des officiers expérimentés.

  Parmi ces derniers, on trouvait le capitaine Leiji.

 

   Le capitaine Leiji buvait un verre de vin, seul dans sa cabine, en regardant à travers le grand hublot briller doucement Cerbère VI, la plus proche des naines rouges. Au-delà, il pouvait distinguer le bras de la petite galaxie du Sagittaire, satellite de la Voie Lactée, aux faibles étoiles clairsemées.

  Il reporta son regard sur la table devant lui. A côté d’une bouteille de vin, était posé un coquillage.

 

  Leiji était arrivé sur Terpsichore sept ans plus tôt, amené par l’express galactique 99, le seul qui desservait ce secteur de la Voie Lactée et les amas globulaires environnants. Le 99 passait tous les neuf mois, laissant de nouvelles recrues et ramenant celles ayant terminé leur formation sur leur planète.

  Le capitaine n’avait jamais repris l’express galactique pour retourner sur son monde d’origine, la Terre, que l’on continuait à appeler la Planète Bleue, bien que sa couleur dominante fût l’ocre désormais. Les mers, au loin, s’étaient  retirées, évaporées. Les dunes brûlantes avaient remplacé les vagues bruyantes.

  La planète mourait à petit feu. La plupart des Terriens avait trouvé refuge sur Mars ou les systèmes planétaires voisins ; Leiji avait préféré s’éloigner le plus possible du monde agonisant.

  Il se souvenait du temps où son pays natal était encore un archipel, séparé du continent par une mer au bord de laquelle il jouait étant  enfant, avec son amie Charisma qui avait vu le jour au bord d’une autre mer située beaucoup plus à l’ouest. Elle avait la peau très blanche, comme la lune, et de longs cheveux de la couleur du soleil levant.

  Un jour, elle avait offert à Leiji un beau coquillage où, disait-elle, on pouvait  entendre la mer quand on le collait contre son oreille, et parfois le chant des sirènes si l’on écoutait vraiment bien.

  Mais Leiji n’avait jamais entendu de sirènes chanter dans aucun coquillage.

  Charisma affirmait qu’elle y avait entendu des sirènes lui raconter en chantant des histoires de marins perdus ou de naufragés sauvés par des créatures à l’apparence féminine, les emmenant dans des lieux inconnus des hommes où une minute correspondait à un million d’années sur Terre.

 

  Puis Charisma était rentrée chez elle, sur le vieux continent comme on l’appelait encore. Et Leiji  apprit plus tard que son amie s’était noyée en se baignant dans la mer au bord de laquelle elle était née dix ans plus tôt…

 

 

  Le capitaine avait pris le coquillage sur la table. A présent, il le tenait contre son oreille. 

  Il entendit la sirène... la sirène d’alarme qui hurlait dans toute la station. Elle tira Leiji de ses pensées nostalgiques. Son nano implant auriculaire grésilla et une voix féminine, celle du lieutenant Marina, résonna dans son oreille :

  « Capitaine, nous venons de repérer une épave dérivant à deux parsecs, à la lisière de la nébuleuse d’Hadès. »

 

-              J’arrive, prononça simplement Leiji avant de reposer le coquillage et de finir d’un trait son verre de vin.

 

 

  Sur l’écran de contrôle géant apparaissait la longue silhouette d’un express galactique. Les wagons, déchiquetés, étaient encore accrochés les uns aux autres et à leur locomotive criblée d’impacts météoriques.

 

-         Il nous est impossible d’identifier ce train interstellaire, capitaine, annonça le lieutenant Marina. Il ne porte aucune immatriculation, et la Fédération n’a jamais signalé la perte d’un express galactique. Mais nos sondes ont détecté une faible activité électrique; des appareils sont encore en fonction dans cette épave.

 

  Leiji contemplait l’image de ce long serpent de ferraille déchirée. Comme tous les autres membres d’équipage, il était inexplicablement fasciné par ce train qui dérivait aux abords de la nébuleuse d’Hadès ; un train fantôme !

 

-         Informez la Terre de notre découverte, dit le capitaine. Et préparez une navette, je pars avec deux hommes examiner de plus près cette épave mystérieuse.

 

-         Bien capitaine.

 

 

 

  La navette, pilotée par Leiji, franchit rapidement les deux parsecs séparant la station Terpsichore de l’épave. La silhouette du train galactique se découpait nettement sur l’immense corolle grenat de la nébuleuse d’Hadès, vestige d’une étoile semblable au soleil, éjectée d’un bras de la galaxie, qui avait terminé son existence dans le halo.

  Leiji arrêta la navette tout près du dernier wagon, où était précisément située l’origine de la faible activité électrique détectée par les sondes.

  Le capitaine et ses deux hommes revêtirent une combinaison spatiale et sortirent.

 

  Sur l’écran géant, Marina voyait les images envoyées par la micro caméra de Leiji  avec un léger décalage. Images et sons, compressés et accélérés puis ralentis et décompressés, mettaient deux minutes à franchir les deux parsecs.

 

  « Nous pénétrons dans le dernier wagon » annonça le capitaine.  

 

  Grâce à la caméra, Marina avait l’impression de voir par les yeux de son capitaine. Elle éprouvait la sensation de s’être glissée dans la peau de Leiji ; elle aimait ça. Elle vit les mains de Leiji prendre appui sur les bords d’une fenêtre brisée et bientôt, elle découvrit l’intérieur du wagon: des sièges vides, des rideaux en lambeaux flottant dans le vide avec quelques morceaux de vitres.

  Un homme en combinaison entra dans le champ de vision, Marina reconnut aussitôt Alfred qui souriait derrière la visière de son casque.

 

  « Capitaine, fit une voix, regardez ça ! »

 

  C’était Teddy, à l’autre bout du wagon qui venait de parler.

  Leiji se dirigea dans cette direction, suivi par Alfred. Marina vit ce que son capitaine avait vu deux minutes avant elle: un long coffre oblong, sûrement en acier, posé entre les sièges. Sur le couvercle, des voyants clignotaient doucement; la faible source d’électricité venait d’être découverte.

  Et le couvercle se souleva lentement, sans que personne n’ait touché le coffre.

  L’image sur l ‘écran de contrôle géant se brouilla et disparut tout d’un coup avec le son.

  Marina, pendant quelques secondes, se sentit effroyablement seule, malgré la dizaine de personnes présente dans la salle de commandement.

 

-         Capitaine, cria-t-elle presque, je ne vous reçois plus ! M’entendez-vous ?

 

  Il n’y eut aucune réponse.

 

 

  A deux parsecs de là, Teddy, Alfred et Leiji étaient fascinés par ce qu’ils voyaient dans le coffre métallique complètement ouvert.

  Une femme d’une grande beauté y était allongée, nue. Sa peau avait la blancheur de la neige au clair de lune, ses cheveux, d’une incroyable longueur, avaient la couleur du soleil à son lever.

  Ces couleurs enflammèrent la mémoire du capitaine, où Charisma flamboya.

 

  « Leiji, tu te souviens de moi ? »

 

  Le capitaine reconnut la voix de petite fille, il ne l’avait plus entendu depuis des années, quand des vagues venaient encore mourir en grondant sur les rivages.

  A vrai dire, il ne venait pas d’entendre vraiment cette voix, il l’avait perçue dans son esprit.

  Teddy et Alfred n’avaient rien perçu du tout. Ils restaient immobiles, complètement fasciné par la beauté de la femme aux cheveux d’aurores.

 

-         Charisma ? murmura Leiji.

 

  « Oui, c’est bien moi. Tu m’as manqué, tu sais ? Tu te souviens de l’océan ? »

 

  Et le capitaine entendit le bruit des vagues dans sa tête. Il sourit. Pendant un court instant, il s’imagina que son nano implant auriculaire avait la forme d’un coquillage.

 

  « Regarde l’océan, Leiji. »

 

  Par les vitres brisées du wagon, il voyait maintenant un immense océan dont les vagues venaient mourir contre le train. Une brise marine fit voler en poussière les lambeaux de rideaux encore accrochés aux fenêtres.

 

  «  Leiji, tu vois cet horizon ? C’est là-bas que je suis depuis tout ce temps et que je t’attends !  Ce train va t’y amener, par-dessus les vagues. Installe-toi Leiji. »

 

  L’homme s’assit sur un siège, il contemplait l’océan et murmurait sans cesse le prénom de la petite fille perdue dont il entendait la voix dans sa tête.

  Alfred et Teddy imitèrent le capitaine. Ils regardaient fixement au-delà des fenêtres brisées du wagon.

 

  Le train se mit en route.

  Leiji souriait. Il entendait Charisma qui chantait, sa voix était extraordinaire. Il voulut sentir ce vent qui venait du large sur son visage. Il déverrouilla son casque et l’ôta. Alfred et Teddy firent de même.

  Dans l’oreille du capitaine, le nano implant grésilla et une petite voix en sortit, celle de Marina qui tentait désespérément de rétablir le contact et qui annonçait que deux navettes arrivaient. Mais Leiji n’entendait pas le lieutenant. Le chant d’une petite fille de dix ans, morte il y avait trois décennies, emplissait sa tête.

  Dans le coffre, la femme à la peau de clair de lune ouvrit les yeux ; ils étaient noirs comme l’infini.

 

 

  Les navettes franchirent vite les deux parsecs, mais elles ne trouvèrent pas la moindre trace de l’épave de l’express galactique, ni du capitaine et des deux hommes qui l’accompagnaient. Seule leur navette dérivait dans l’espace, vide.

 

  La Terre fut informée de la disparition inexpliquée du capitaine et des deux hommes d’équipage. Le lieutenant Marina fut chargé du commandement de la station, en attendant l’arrivée d’un nouveau capitaine par l’express galactique 99.

  Marina avait récupéré le coquillage que Leiji avait laissé sur la table à côté d’une bouteille de vin. Un jour, la jeune femme après s’être enivrée, avait collé contre son oreille le coquillage en pensant à son capitaine disparu. Elle crut à une anomalie auditive due à un mauvais fonctionnement de son nano implant auriculaire, quand elle entendit, pendant quelques secondes, le chant lointain d’une petite fille.

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Dernière mise à jour de cette page le 26/04/2009

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